Dur exercice de rédacteur que de devoir poser dans l'instant des mots et un avis soit disant critique sur une telle diablerie.
Inferno vient offrir un cinquième chapitre – le premier depuis treize ans ! – à l'une des discographies les plus singulières et passionnantes de la musique électronique de ces trente dernières années. La première écoute donne à entendre un album ténébreux et marécageux duquel il est difficile d'extraire une pensée mesurée et concise, les nombreuses écoutes suivantes ne suffiront d'ailleurs pas à en percer tous les mystères.
Comparer alors ce nouvel album et la spirale infernale dans laquelle il nous entraîne à d'autres œuvres sombrement cryptiques que seraient le
Mulholland Drive de
David Lynch pour le cinéma et
La Maison des Feuilles de
Mark Z. Danielewski pour la littérature ne serait finalement pas si déconnant. Quoiqu'il en soit,
Inferno nous plonge comme le premier dans une véritable confusion des sens où règne un art de la rupture parfaitement maîtrisé, et laisse entrevoir comme le second un monde plus grand à l'intérieur qu'il n'en paraît de l'extérieur, multipliant les couches de sensations et de compréhensions.
Les deux frères écossais continuent ici plus que jamais d'exercer un pouvoir de fascination au magnétisme hallucinant et l'inquiétante étrangeté se dégageant de leur musique déviante semble aujourd'hui répondre à certaines esthétiques actuelles qu'elle a elle-même contribué à faire connaître : l'hantologie et les espaces liminaux. Il n'y a donc rien d'étonnant à voir le titre kraftwerkien
The Word Becomes Flesh figurer aux côtés de
The Caretaker au générique du film de
Kane Parsons sur les
backrooms, sorti justement le même jour qu'
Inferno aux Etats-Unis.
Avec ses voix mises en avant (
Father and Son et son sample vocal hachuré à la manière de
The Avalanches) et ses beats plus marqués (
Hydrogen Helium Lithium Leviathan, sorte de doppelgänger d'
Aquarius), l'album paraît dans un premier temps moins tirer vers l'abstraction dans son sound design (toujours très pointilleux soit dit en passant), comme si
Boards of Canada tombait le masque et dévoilait au grand jour certaines ficelles de son art en grossissant le trait.
Inferno va toutefois avancer encore une fois masqué en faisant progresser l'auditeur dans un véritable dédale sonore le mettant rudement à l'épreuve, conviant à ce festin des enfers le
Cocteau Twins de la période ambient avec
Harold Budd (
Somewhere Right Now In The Future), la froideur IDM de certains
Autechre des années 90 (
All Reason Départs, grosse surprise du disque), un "Hare Krishna" sorti des limbes (le "tubesque"
Naraka) ou la mélancolie cotonneuse d'
Angelo Badalamenti (la première moitié de la magnifique
You Retreat In Time And Space, avant qu'elle ne s'échappe vers les lueurs d'un espoir salvateur, quelque part entre
Air et
Daft Punk). Entre quelques interludes illuminées (
Age of Capricorn, Deep Time) ou putréfiées (
Acts of Magic), d'autres compositions merveilleusement obsédantes (
Into The Magic Land, Blood In The Labyrinth, Arena Americanada) viennent apporter une ampleur quasi cinématographique à cet
Inferno décidément insaisissable.
Album somme à la densité sonore impressionnante, album monde aux fluctuations émotionnelles pouvant harasser, album à la fois utopique et dystopique, album dantesque dont le parcours thématique vers l'occulte, l'ésotérisme et les dérives sectaires peut rebuter,
Inferno se termine par un battement de cœur qui s'arrête en laissant l'auditeur au bord de la tachycardie. Album ultime ?
Boards of Canada aime parfois brouiller les pistes avec quelques symboles numérologiques :
Geogaddi durait 66 minutes et 6 secondes (66:06) soit "666", le nombre de l'antéchrist au moment de l'Apocalypse faisant référence au mal et à la destruction,
Inferno dure quant à lui très exactement 70 minutes soit le chiffre 7 évoquant "le cycle parfait, abouti, achevé". On espère évidemment que ce dernier album ne soit pas le clap de fin pour
Boards of Canada mais si c'est le cas, il est magistral.
Chroniqué par
Romain
le 07/06/2026