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Tim Hecker

: Interview avec Tim Hecker



Quand Tim Hecker arrive à l'Espace B avec près d'une heure et demi de retard, nous savons que l'interviewer sera compliqué. On peut le dire : à ce moment précis, le Canadien était bien un des artistes les plus attendus de l'année...

L'interview est finalement maintenue et c'est avec un Tim Hecker très fatigué par son voyage cahoteux entre Bordeaux et Paris que nous nous entretenons de son dernier album, le phénoménal Ravedeath, 1972.

Pandémik : J’ai l’impression que Ravedeath, 1972 est un tournant dans ta discographie, il est très différent d’An Imaginary Country notamment. Est-ce que tu as le sentiment d’avoir pris une nouvelle direction sur ce dernier album ?

Tim Hecker : Je ne pense pas que ce soit vraiment une nouvelle direction pour moi. J’essaye simplement d’avoir une approche différente sur chacun de mes enregistrements mais je ne suis pas le genre d’artiste à opérer des changements radicaux entre chaque album. C’est toujours l’affaire de quelques ajustements.

P : Quand on écoute tes dernières compositions, on a aussi l’impression que tu as trouvé le format qui correspond le mieux à ce que tu veux faire passer dans ta musique, que tu as trouvé l’équilibre parfait entre le côté bruitiste et l’aspect plus organique, plus émotionnel de ton son.

TH : Mais le bruit aussi a quelque chose de très émotionnel, je ne crois pas que je pourrai séparer ces différents éléments. Bien sûr je cherche systématiquement à structurer mes compositions malgré le fait que je fasse de la musique abstraite. D’accord ! C’est pas totalement abstrait ! C’est vrai que ça reste super structuré mais c’est jamais calqué non plus sur des mesures en 4/4 avec des rythmes simples pour la bonne raison que des rythmes, il n’y en a pas !

Mathias : Je pense au fait que quand on écoute Harmony in Ultraviolet, on a l’impression que tu anticipes le passage qui s’est fait de la musique ambient à quelque chose de plus noise, qui serait le drone. Est-ce que c’était quelque chose de voulue, une décision consciente de ta part ?

TH : Non ça n’a rien d’une stratégie planifiée parce que je n’ai jamais voulu que ma musique sonne clairement d’une manière ou d’une autre. Quand je suis en studio, je travaille sur les aspects de la musique qui m’intéressent : le bruit, la mélodie ou tout ce que tu veux, et je laisse tout ça prendre forme naturellement en fonction des directions dans lesquels je les pousse. Mais je ne respecte pas les codes de l’ambient music, pour la bonne raison que je ne crois pas faire de la musique ambient. Je ne sais rien pas grand chose de l'ambient. Je ne sais pas si ce mot... Il est utile, mais seulement un peu seulement, pour nommer un type de musique. Mais à un moment donné les mots qui désignent la musique deviennent presque…dangereux, vous voyez. En même temps, plus les mots sont précis, mieux on contrôle les couleurs d'une composition. Mais les classifications sont trop réductrices. Ambient, c'est réducteur. Mais le travail en studio, c'est le plus intéressant, on voit comment les choses prennent forme d'une façon différente.

M : Tu parles de travail de studio, c’est à dire que tu travailles vraiment dans le cadre d’un studio et pas chez toi ?

TH : je travaille dans un studio que j’ai chez moi. Par exemple l’enregistrement du dernier album s’est déroulé dans une église mais on peut dire que la majeure partie du travail s’est passée en studio.

P : Pourquoi tu as fait ce choix d’enregistrer dans une église ?

TH : C’était l’idée d’un ami, on voulait essayer d’autres choses : l’amplification des guitares, l’orgue par exemple.

P : Tu veux parler de Ben Frost ?

TH : Oui et puis c’est venu aussi de quelqu’un d’autre.

M : Du coup est-ce que c’est vraiment un album solo ? Comment ça s’est fait cette collaboration avec Ben Frost ?

TH : Pour un disque comme celui-là, ça vient toujours sur le moment. De toute façon, un disque c’est toujours le produit du travail de plusieurs personnes. Mais c’est sûr : l’album est au moins à 51% de moi.

P : Et à ton avis, qu’est-ce Ben Frost a apporté à ta musique, pourquoi l’avoir choisi lui ?

TH : Ben Frost est un ami, j’aime sa musique mais pour Ravedeath, il m’a juste aidé à enregistrer dans l’église et il a surtout joué sur l’orgue. J’ai aussi pas mal discuté avec lui, et d’autres, des idées que j’avais pour le disque, de ce que je voulais faire.

P: D’ailleurs, est-ce qu’il y a des choses particulières qui t’ont inspiré pour créer l’univers de Ravedeath ?

TH : Je crois vraiment que l’inspiration c’est comme une sorte d’idéal. Pour moi c’est plus…je crée de la musique parce que je deviens fou si je n’en fais pas et parce que j’adore enregistrer des disques. Mais ils sont jamais super conceptuels au départ, c’est quelque chose de très informe. Les idées apparaissent seulement quand l’enregistrement est fini. Mais dire que l’inspiration est un passage naturel dans la création d’une œuvre, pour moi c’est absolument faux.

P : C’est vraiment à la fin du processus de création du disque que tu te rends compte de ce que tu as fait…

TH : oui vraiment à la fin…

P : …Et que tu commences à voir émerger des idées par rapport à ce que ça signifie pour toi.

TH : Plus je travaille dessus, plus je vois les idées et les structures prendre forme. C’est vraiment comme de la sculpture. Au début tu as un bloc de terre ou de bois, et si tu ne sais pas trop ce que ça va donner, tu dois quand même continuer à tailler dans la masse. C’est seulement à l’arrivée que tu sais ce que tu as entre les mains.

M : ...Et du coup les morceaux qui sont en plusieurs parties, ça vient au fur et à mesure de la création de l’album ? Parce que plus on écoute tes disques, plus on a l’impression que tu construis tes albums avec des morceaux en plusieurs parties qui se répondent les uns les autres.

TH : Plus que ça, je travaille sur le disque comme sur un seul morceau et ensuite je le découpe en différentes « tracks » pour les Mp3 et pour les éditions vinyles. Le travail sur le long-format : c’est vraiment ce qui me plait le plus.

P : Pourtant quand on prend les différents morceaux de In The Fog, ils sont chacun très différents, ils font moins compacts que ceux de In the Air par exemple à la fin de l’album.

Th : In The Fog, c’est juste une pièce de quinze minutes que j’ai découpé en différents mouvements pour lui donner une vraie structure mais c’est vraiment une seule et longue pièce à la base.

M : Comment tu vois ça à une époque où il y a de moins en moins de monde qui écoute des Cds en entier ?

TH : De moins en moins ?

P : On est peut-être de plus en plus dans l’ère du single par exemple, en tout cas plus qu’avant.

TH : Je continue peut-être de faire comme ça, même si c’est pas très populaire parce que j’imagine que quelque part il y a encore des gens intéressés par des morceaux qui dépassent deux minutes ! Je préfèrerais ne pas sortir de musique et ne la donner qu'à une seule personne très fortunée qui me paierait pour ça, plutôt que la diffuser à toute la population à travers les réseaux médiatiques.

M : C’est clair que cette façon de faire, en plus de ton son qui est très signé, fait qu’on doit s’immerger totalement dans ta musique, qu’elle demande une attention de tous les instants en quelque sorte.

TH : Je n’essaye pas de faire une musique facile, avec des structures simples et des harmonies évidentes. Ce n’est vraiment pas mon intention. Je ne dirais pas pour autant que c’est difficile d’écoute, c’est simplement que je ressens le besoin de me lancer des défis pour faire de la musique. Parce que je m'ennuie très vite. Ça n'aurait pas de sens de faire une musique dans laquelle je ne trouverais aucune satisfaction. Ça n'aurait vraiment aucun sens. Il vaudrait mieux que je ne fasse pas de musique dans ce cas.

P : C’est une question qu’on a dû te poser une million de fois, mais comment tu as trouvé la photo de la pochette de Ravedeath 1972 ?

TH : Je l’ai juste trouvé sur google images en tapant « destroyed piano ». Et parmi toutes les images qui sont apparues, celle là était juste incroyable ! Plus je la regardais, plus elle m’obsédait et je me suis dit que je devais absolument en faire quelque chose. Elle représente en quelque sorte ce que j’éprouve quand je fais de la musique, quand je réalise un Cd qui sera envoyé de façon électronique à un label, qui ensuite en fera un disque qui ira atterrir entre les mains de journalistes. Et un journaliste sur les 200 le ripera en mp3 et on retrouvera l’album partout : en Russie, en Amérique du Sud. Et forcément il y a une sorte de mélancolie par rapport ça, à de nombreux niveaux, quand on pense à ce que c’était que de produire de la musique avant, quand l’industrie du disque était encore solide. Quand j’avais 12 ans, j’avais juste l’argent pour m’acheter deux cassettes, et ces deux cassettes, c’était tout ce que j’avais. Je les écoutais tout le temps. Les nouvelles choses, ça venait des cassettes que me faisaient mes amis et j'accordais une valeur énorme à ça. Et maintenant, en 15 minutes tu peux télécharger plus de quarante ans de musique ! Évidemment il y a quelque chose de fantastique là-dedans mais il y a obligatoirement une perte. Tu peux plus avoir la même relation à la musique qu'avant. Et c’est aussi beaucoup plus dur pour les musiciens de vivre de leur œuvre. Le rêve en a pris un coup. Et tout ça je crois est reflété dans cette photo, dans ce piano que des ingénieurs de la M.I.T. (Massachusetts Institute of Technology) balancent du haut d’un immeuble. D’ailleurs c’est vraiment le genre de type à l’origine du mp3. Je ne dis pas que les gens sur la photo sont coupables de tous ces changements mais c’est dans cette université, la MIT, que tout le boulot a été fait.

P : C’est la musique en tant qu’objet de consommation… (l’art d’enfoncer des portes ouvertes !)

TH : Exactement. La musique en a toujours été un mais c’est devenu plus intense avec l’avènement du numérique.

M : Et c’est de là d’où vient le titre de l’album, Ravedeath, 1972 ?

TH : C’était juste une vision apocalyptique que j’avais de la musique. Comme une photo que j’avais vue qui représentait un raver avec le visage ensanglanté. C’est comme une autre facette du piano détruit. Ça n’a aussi aucune signification particulière, c’était une blague au départ et c’est resté.

M : C’est aussi un titre très évocateur, tu penses au mot « death », à une ambiance de fin de soirée, tout ce genre de truc.

TH : C’est sûr qu’il y a quelque chose de très poétique quand on écrit de la musique, quand on réalise un album. C’est toujours très amusant : tu conçois l'artwork, tu choisis un titre, une typo, ce genre de choses. Mais à la fin, penser à toutes ces choses un peu périphériques, ça prend 90% du temps, et les 10% restant, c'est la musique elle-même. Ce qui est assez fou, quand on y pense ! Je suis conscient de ça. Et je pense que c'est pour ces raisons-là que tant de personnes travaillent dans la musique mais vraiment, le travail devrait se faire davantage sur les structures, la musique elle-même, l'expérience d'écoute. J'exagère : peut-être que le choix de la pochette, de la typo et des titres prend 80% du temps. Mais c'est déjà beaucoup !



Interview par Mickael B.
le 05/06/2011

Tags : Tim Hecker

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