Il serait temps de s'intéresser au cas
Civilistjävel! alias le suédois
Tomas Bodén qui, à l'instar du finlandais
Sasu Ripatti (
Vladislav Delay), développe une musique électronique protéiforme multipliant les atmosphères et les textures au gré de ses nombreuses sorties. Les premières, sobrement numérotées de 1 à 5, remontent à 2018 mais exhument en fait des compositions restées timidement dans ses tiroirs depuis la seconde moitié des années 90 ou le début des années 2000. La matière sonore générale de cette poignée de compilations plonge toutefois l'auditeur dans un flou temporel assez insaisissable puisque certaines de ces archives ont été récemment retravaillées via des logiciels actuels et d'autres non sans que l'on sache lesquelles. Sommet de cette vague sensation d'intemporalité :
l'album 4-5 (2021), longue traversée nageant dans les eaux troubles et parfois glaciales de la techno dub, de l'ambient ou de l'electro minimale, et que l'on situerait quelque part entre
Alva Noto et
Pan Sonic.
Depuis 2022 et son album
Järnnätter (
"nuit de fer" en suédois, une expression désignant les gelées tardives survenant au printemps ou au début de l'été et capables de détruire les cultures agricoles du pays, terme qui se prête finalement bien aux compositions de l'artiste), les sorties récentes de
Tomas Bodén deviennent déjà plus claires puisque celles ne contiennent plus que du matériel totalement nouveau. Et depuis ses deux précédents albums (le binôme
Brödföda / Följd), sa musique se teinte également de couleurs sinon plus chaudes du moins plus contrastées en faisant intervenir sur quelques morceaux du chant et donc une certaine chaleur humaine comme c'est aussi le cas sur cet
Älvgång (
"le cours du fleuve") via la lente errance nocturne
Strinne Tre éclairée par la magnifique voix de la néerlandaise
Mariska Baars.
Avant cela, l'album aura démarré dans des scintillements métalliques qu'
Autechre n'aurait pas renié (
Strinne Ett), il aura ensuite renoué avec les effets résonnants d'une dub semblant provenir des abysses (
Strinne Två puis l'enivrante
Strinne Fyra).
Älvgång poursuit son chemin en étant de plus en plus inquiétant, oscillant entre des radiations aux formes organiques (
Bjärtrå Ett) et de subtils emballements rythmiques (
Bjärtrå Två). On croirait d'abord entendre des pas dans la neige sur la magnifique
Bjärtrå Tre avant que celle-ci se mette à planer vers une sorte d'ambient crépusculaire, bande son idéale pour imaginer de futures adaptations cinématographiques de l'écrivain
Antoine Volodine et son post-exotisme. Dernier sursaut de chaleur humaine dans une atmosphère de fin du monde, la chanteuse basée à Bristol
Jasmine Butt (
Jabu) vient poser sa voix évanescente sur les vibrations d'un drone étrangement lancinant (
Bjärtrå Fyra). Avec
Älvgång, un froid hivernal presque menaçant s'est abattu plus tôt que prévu sur nos contrées.
Chroniqué par
Romain
le 06/11/2026