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Florilège musicopathe

: #17 : Grand Huit



Chaque année son lot de nouveautés enthousiasmantes dans cette jungle toujours aussi luxuriante qu'est la production musicale. Nos oreilles défricheuses sont heureusement là pour y voir un peu plus clair. Voici en quelques mots clés un dernier grand huit de certaines sorties hélas loupées en 2019.

Jenny Hval - The Practice of Love (Sacred Bones)

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Féminité. Ou plutôt dans le cas de Jenny Hval "expression de la féminité", une expression que l'on découvre ici sous une forme encore plus multiple, traitant du thème de l'amour après avoir évoqué le sujet du sang dans son précédent LP, le vampirique et menstruel Blood Bitch (2016). On connaît le goût prononcé de Jenny Hval pour les albums concepts mais si The Practice of Love reste toujours avant-gardiste dans son approche rappelant parfois l'univers de Julia Holter, ce nouvel effort s'offre toutefois comme une œuvre plus lumineuse et moins abrupte dans ses contrastes sonores. Cela en fait sûrement une porte d'entrée idéale à qui souhaiterait découvrir les atmosphères particulières de la musicienne/plasticienne norvégienne. Des voix éthérées ou des spoken words au casting exclusivement féminin – celles de Hval mais aussi de Vivian Wang, de Félicia Atkinson et de Laura-Jean Engler – viennent tisser des canevas mélodieux et soyeux autour de synthétiseurs vintage, de saxophones cheesy et de boîtes à rythmes renvoyant à de la dance music old school. En témoigne l'un des sommets de l'album Ashes to Ashes (ci-dessous), tube dance vaporeux de l'année succédant au Blondiesque Nobody de Mitski en 2018.

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Benoît Pioulard - Sylva (Morr Music)

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Nature. Celle que Benoît Pioulard (aka l'américain Thomas Meluch de son vrai nom) photographie magnifiquement lors de ses excursions mais aussi et surtout celle qui traverse sa musique à la confluence de l'ambient et du field recording. Ces deux formes artistiques vont d'ailleurs de paire puisque ce nouvel opus a été pensé comme un album-art book comprenant une centaine de photos, brumeuses et mystérieuses comme peuvent l'être ses compositions. Ces dernières restent fidèles à ce que l'on connaît déjà de Pioulard et à ce qui avait hissé des albums tels que Sonnet (2015) ou Hymnal (2013) vers des hauteurs insoupçonnées. Elles se dévoilent comme de longs flottements extatiques aux textures granuleuses et sont parfois interrompues par quelques folk songs éparses (Keep ci-dessous et Meristem) apparaissant brièvement tels des arcs-en-ciel en mode Sufjan Stevens entre deux légers crachins. De nature pleinement sensorielle, ce beau Sylva confirme s'il fallait en douter que le petit monde enveloppant de Pioulard n'est pas près de s'estomper.

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Corridor - Junior (Sub Pop)

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Cocorico. Un peu de chauvinisme car oui, en effet, ce quator Montréalais est le premier à inscrire la langue de Molière dans le catalogue du cultissime label Sub Pop (Nirvana) avec ce troisième album fort sympathique. Junior est une course effrénée possédant la fougue parfois insultante de la jeunesse et une vélocité de jeu imparable. Avec Corridor, on se situe quelque part entre Aquaserge pour les vocalises de Jonathan Robert, Woman pour les guitares faussement sixties (Microscopie) et un certain krautrock survitaminé lorsque la section rythmique, métronomique en diable, emporte tout sur son passage. Tout un pan d'un certain indie-rock pêchu mais aux coups de griffes inoffensifs est ainsi invoqué dans des chansons ne manquant aucunement de panache et sachant parfois lever le pied de la pédale dans de belles ritournelles d'arpèges (Grand Cheval). Prometteur donc. Et cette signature chez Sub Pop propulsera certainement la notorité de Corridor dans de nouvelles sphères amplement méritées.

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Nivhek - After its own death / Walking in spiral towards the house (Autoproduit)

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Ruines. Celles que l'on croit observer sur la pochette de ce nouveau projet de Liz Harris (après Grouper, dont l'un des albums se nomme justement "Ruins"), avec ce chien noir paraissant s'échapper des scènes oniriques du Stalker de Tarkovski, et qui donnent le "la" de cette œuvre résolument ambient et assez destructurée. Avec Nivhek, l'américaine plonge l'auditeur dans des abysses minimalistes traversés de glockenspiels, de drones succints, de chœurs quasi religieux et d'une forme de plénitude plutôt éloignée de la mélancolie sourde de ses albums sortis sous l'alias Grouper. Elle livre ici une expérience toujours aussi intimiste mais qui sera sûrement reçue comme un voyage vers l'extérieur, spirituel pour les uns et méditatif pour les autres. Un voyage quoiqu'il en soit dirigé vers un ailleurs que seule la musique semble, par sa grâce et sa retenue, caresser doucement du bout du doigt, et dont ce After its own death / Walking in spiral towards the house se fait la caisse de résonance intérieure.

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Steve Gunn - The Unseen in Between (Matador)

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Vagabond. Le nom que porte le deuxième morceau de ce nouvel album sied parfaitement à l'esprit de ce songwriter folk "americana" hélas trop confidentiel. N'ayant rien à envier à un Kevin Morby ou un Kurt Vile avec qui il formait jadis les Violators avant de s'échapper en solo, Steve Gunn propose avec The Unseen in Between une collection de chansons miraculeuses faisant suite à celles déjà remarquables de son prédécesseur Eyes On the Lines (2016). Cette nouvelle œuvre est en partie marquée par le décès du père du guitariste, un drame conférant à l'album une note plus introspective quand bien même ce dernier contient tous les ingrédients constituant un disque de folk rock convenable en tout point : généreux dans ses arrangements et ses guitares parfois baveuses, et chaleureux dans la voix hautement maîtrisée et émotionnelle qu'a acquis Steve Gunn au fil des ans. Puis cette manière d'étendre les compositions sur des longueurs conséquentes (New Familiar) reste chère à ce pays des road-trips et des grands espaces qu'est l'Amérique.

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Horsebeach - The Unforgiving Current (Alone Together)

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Pop. Enfin pop... Plus vraiment dans le sens entendu auparavant, soit comme l'abréviation de "populaire", puisque à ce stade l'album d'Horsebeach est peut-être l'un des disques les moins populaires de cette année écoulée. Disons "pop" comme on l'entend plutôt dans le milieu indé, c'est-à-dire ces petits bonbons tantôt mielleux, tantôt acidulés contenant ce sucre mélodique purement addictif au goût de touche replay. En cela Ryan Kennedy, l'anglais natif de Manchester et installé à Tokyo derrière ce projet, offre avec le solaire The Unforgiving Current un sérieux prétendant au titre de meilleur album pop de 2019 aux côtés des Deerhunter, Chris Cohen ou autre Helado Negro. Puisque l'indépendance a quand même un pris, l'album a été soutenu en partie par une campagne kickstarter. On pense ici à Real Estate, à Ducktails, à Beach Fossils ou encore à Wild Nothing (Unlucky Strike), autant dire à du sérieux dans le genre. Ce qui est d'autant plus impressionnant quand on sait que, depuis 5 ans et une poignée d'albums de bedroom pop distribués sans crier gare, tout est composé et enregistré maison avec les moyens.

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The Caretaker - Everywhere, an empty bliss (History Always Favours The Winners)

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Mémoire. La mauvaise mémoire. Celle déclinant avec l'âge. Celle que louait cependant Nietzsche en écrivant que son avantage était "que l'on jouissait plusieurs fois des mêmes choses pour la première fois". Celle surtout qui, d'après une étude datant de 2010, pourrait être soignée par la musique, celle-ci aidant même les malades atteints d'Alzheimer à se souvenir et (ré)apprendre. C'est en découvrant cette étude que le britannique James Leyland Kirby expérimenta sous le nom The Caretaker un territoire musical à la curieuse étrangeté, marqué notamment par la vision du classique de Stanley Kubrick : The Shining. Auteur d'une série d'albums sensés suivre les phases progressives de démence et s'achevant sur celui-ci, Kirby est devenu maître d'un genre que l'on nomme "hantologie". Ce dernier consiste à utiliser comme matière première sonore des enregistrements issus d'une ère révolue – chez lui de vieux vinyles de dixieland ou de musique de bal d'entre-deux-guerres – pour ensuite les bidouiller et les rafistoler. En résulte une musique fantomatique à la fois moderne, et remplie des traces du passé. Les crépitements sont amplifiés, les sons ralentis et déformés, les morceaux apparaissent tels des fragments arrachés à un passé n'ayant jamais existé et recréé de toute pièce. Ce dernier acte est l'occasion de se replonger dans l'œuvre insaisissable de The Caretaker.

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Duster - Duster (Muddguts)

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Adolescence. Une adolescence spleenétique et traînassante comme celle que décrivait Daniel Clowes dans son excellent Ghost World (dont l'un des morceaux porte ici le nom). En tout cas une adolescence que ne semble pas avoir quitté ce groupe culte américain qu'est Duster. Ce trio injustement mésestimé sort ce mois-ci son troisième LP – le premier en 19 ans – et le temps semble n'avoir eu strictement aucune prise sur leur rock nourri de slowcore et de shoegaze à la sauce lo-fi. Ici rien à changé depuis l'excellent Contemporary Movement, s'en est même à croire qu'ils ont été aspiré dans un vortex en 2000 puis recraché indemnes aujourd'hui sans passer par la case "Dougie Jones". Cette absence de progression depuis tout ce temps, d'une part dans la technique approximative de jeu et d'autre part dans l'enregistrement une fois de plus rudimentaire, prouve par ailleurs que cette manière chez Duster d'entreprendre le rock sans sortir du garage reste avant tout un choix esthétique définif que le passage des années ne saurait corrompre. Duster (l'album) est une œuvre dont la complexité et la beauté se révélera au fil des écoutes, et reste sans aucun doute l'un des must-have indie-rock de 2019.



par Romain
le 25/12/2019

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