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Stephan Mathieu

: Interview avec Stephan Mathieu



Quand j'arrive au Collège des Bernardins le 9 juin dernier, c'est dans un coin de la grande nef que je retrouve le sound-designer Stephan Mathieu. Casque sur les oreilles, l'Allemand peaufine en compagnie d'un mystérieux personnage ce qui semble être les derniers réglages de la pièce qu'il s'apprête à jouer dans la soirée.



Ce soir, c'est à lui de clore la première saison du cycle Alterminimalismes, un cycle de performances live autour des nouvelles formes du minimalisme en musique. A cette occasion, de véritables pointures de la musique moderne se sont succédées depuis le début de l'année sur la scène du classieux auditorium du collège des Bernardins: Philip Jeck, Oren Ambarchi ou Jay Gottlieb pour ne citer qu'eux. Cette fois, la soirée a lieu au rez-de-chaussée, dans la grande Nef. Alors que le Quatuor Bela, un quatuor à cordes venu de Lyon, nous prépare des interprétations bluffantes de pièces de Giacinto Scelci, John Cage ou Meredith Monk, Stephan Mathieu nous propose de déambuler librement dans ce lieu chargé d'histoire au son d'un dispositif quadriphonique.

Il a bien voulu m'accorder cette interview au cours de laquelle il dissipera quelques a aprioris et reviendra sur son parcours musical ainsi que sur sa performance du soir.

J’aimerai commencer par parler de ton parcours personnel. J’ai lu que tu as commencé à jouer de la musique en tant que batteur de jazz…

Stephan Mathieu : non pas en tant que batteur de jazz…J’ai aucune notion de jazz. J’ai commencé à jouer de la batterie à l’âge de 10 ans mais dans un groupe de rock. Et puis à un moment donné, j’ai commencé à m’intéresser à la musique improvisée et en 1990 j’ai déménagé à Berlin parce que c’était une des villes les plus dynamiques en Europe dans ce domaine là.

C’est à ce moment là que tu as décidé de devenir musicien professionnel?

S M : Non c’était un peu plus tôt quand j’étais encore à Sarrebruck, ma ville d’origine, mais il y avait peu de musiciens avec qui jouer.

Et comment on passe de la musique improvisée à la musique électronique que tu fais aujourd’hui ?

S M : Quand j’étais batteur à Berlin dans les années 90, j’ai joué dans beaucoup de contextes différents, en solo ou dans des petits orchestres, et peut-être j’ai été vite lassé par certains clichés de la musique improvisée. Je voulais vraiment commencer à travailler sur ma propre musique. Et puis en même temps, le groupe dans lequel je jouais depuis longtemps (un duo avec un guitariste) s’est séparé, j’en avais marre de Berlin et comme ma femme attendait un enfant à Sarrebruck, je suis retourné vivre là-bas. C’est là que très rapidement j’ai commencé à travailler sur ordinateur. A l’époque je travaillais sur des morceaux multipistes, j’enregistrais moi-même les percussions, la basse, la mélodie comme avec un groupe mais de façon super abstraite. Ce que je ne fais plus aujourd’hui, je me suis vite arrêté.

Mais comment tu as découvert la musique électronique ? Ça été une révélation pour toi, tu as entendu des trucs et tu t’es dit : « c’est vraiment ça que je veux faire » ou ça a été une évolution très naturelle ?

S M : Non j’ai toujours écouté de la musique électronique : des trucs pops jusqu’aux classiques comme Stockhausen. Je connaissais tout ça depuis très longtemps mais tu sais, je jouais autant de la batterie avec des musiciens acoustiques qu’avec des musiciens électroniques, bien sûr toujours dans des contextes très « free », très improvisés. Et puis en 1995, avec mon groupe d’alors, mon duo, on nous a passé une commande pour un spectacle de danse. Grâce à ça, on a eu les moyens d’aller pour la première fois dans un studio à Berlin. On avait un délai de deux semaines et beaucoup de temps pour jouer à côté de ça et c’est à ce moment là que j’ai commencé à traiter mes percussions par ordinateur, chose que je n’avais jamais faite auparavant. Puis j’ai vite compris que j’adorerais faire ce travail chez moi, ne pas aller en studio mais avoir moi-même mon ordinateur pour m’occuper de mes percussions. Mais ça a pris quatre ans de plus pour que j’aie mon propre ordinateur. En tout cas ça a vraiment été mon premier contact, en tant que musicien, avec des outils de traitement informatiques

C’est intéressant de parler de tout ça parce que j’ai l’impression que la technologie a une place primordiale dans ta musique, qu’elle te permet, entre autre, de multiplier les possibilités d’apprécier les sons, de développer l’expérience même de l’écoute. Alors que chez d’autres artistes, je pense à Scanner par exemple, la technologie a quelque chose de très anxiogène.

S M : Je crois que j’ai vraiment une relation d’amour/haine avec la technologie. J’aime les choses que je peux faire grâce à ça, mais en fait dans ma musique le mot « technologie » recouvre à 80% l’ordinateur en lui-même. Je ne travaille pas du tout avec des effets externes, juste avec mon ordinateur et des haut-parleurs et j’aime les possibilités qu’offre ce simple dispositif. Dès le début, j’ai voulu travailler de manière très dépouillée, avec simplement quelques logiciels, sans essayer de trucs vraiment nouveaux : les outils que j’utilise aujourd’hui sont globalement les mêmes que j’utilisais en 2000. Et paradoxalement, je suis toujours parvenu à créer de nouvelles choses. Je dirai que pour moi, l’ordinateur est comme un studio miniature, mon instrument également…En même temps comme tout le monde j’ai eu de gros problèmes avec les ordinateurs ! Ça m’a coûté beaucoup de stress et donc j’ai voulu continuer à réduire la palette de mes outils, en me limitant par exemple à des logiciels gratuits qui avait l’avantage de marcher facilement alors que les trucs payants me donnaient vraiment du mal. Et puis depuis que j’ai découvert mon intérêt pour les musiques anciennes et les instruments d’époque, j’ai un peu laissé de côté l’informatique. J’ai acquis l’instrument avec lequel je vais jouer ce soir (le virginal), plus douze gramophones que je pouvais utiliser comme douze différentes voix acoustiques. Mais en ce moment je reviens un peu vers l’électronique, donc ça va, ça vient. En fait je ne peux pas vraiment dire que je suis très intéressé par la technologie, c’est simplement un outil comme un autre pour moi.

Pourtant c’est vraiment un moyen que tu utilises pour changer de manière très profonde la réalité même des sons qui proviennent de tes gramophones, de tes enregistrements d’époque, comme une manière de les faire passer d’un état à un autre.

S M : Tu sais, les deux programmes que j’utilise sur ordinateur sont l’analyse spectrale et les circonvolutions, c’est deux programmes qui effectivement n’existent pas en dehors de l’ordinateur. Et j’aime beaucoup la manière dont ils transforment les sons. Mais ce qui est le plus important pour moi finalement, en dehors de tout ça, c’est la possibilité de faire coexister des espaces différents : j’ai une source ici, une autre là, les deux proviennent des enregistrements que je joue sur gramophone et en se rencontrant elles forment un troisième signal, un signal virtuel cette fois. C’est vrai que beaucoup de gens pensent que je traite énormément ma musique par ordinateur, que je n’arrête pas de la retravailler mais en réalité je ne le fais jamais !

C’est vrai que c’est quelque chose dont je n’ai absolument pas parlé dans la chronique que j’ai faite de A Static Place : l’importance dans ta musique du travail sur l’espace. Comment tu es venu à t’intéresser à la « spatialisation » du son si on peut appeler ça comme ça ?

S M : C’est vraiment venu de mon expérience en tant que musicien acoustique, quand j’étais batteur ou en jouant au sein de différents ensembles. L’espace a toujours une grande importance. Par exemple, je suis passionné par les lieux qui ont une résonance historique, qui sont traversés par une certaine aura, c’est le cas de la grande Nef du Collège des Bernardins. Pendant les répétitions, quand j’ai installé mon dispositif qui est basé sur le virginal, un instrument de la Renaissance, et que j’ai commencé à jouer, je me suis dit que ça n’avait jamais sonné aussi clairement, aussi naturellement…

A propos d’espace, tu as mentionné Stockhausen qui a également travaillé autours de la spatialisation du son. Est-ce que tu te replaces toi-même dans une tradition de la musique contemporaine dont l’espace serait le point central ? Ou plutôt dans une lignée qui appartient plus à la musique électro-acoustique ou à la musique acousmatique ?

SM : Évidemment je me replace dans une tradition. Je suis inspiré par toutes les choses que j’ai vues, les performances auxquelles j’ai assistée, les artistes que j’ai pu voir en live, qui m’ont nourri. Par exemple Yoshi Wada, le père de Tashi qui a composé la pièce que je vais jouer ce soir, a été quelqu’un de très important pour moi. Même sans me replacer consciemment dans une tradition, je pense que je fais partie de ce mouvement.

Et quand David Sanson, l'organisateur des soirées Alterminimalismes, t’a invité à jouer au sein de ce cycle dédié à la musique minimaliste, quelle a été ta réaction ?

S M : J’ai été immédiatement enthousiasmé, notamment par l’idée de jouer dans ce lieu.

A propos du mot « minimalisme », c’est un terme que j’ai toujours trouvé très intriguant : il y a 50 ans d’ailleurs il avait peut-être une définition beaucoup plus claire, beaucoup plus précise qu’aujourd’hui. Est-ce que c’est un mot qui te parle personnellement ou bien ce concept ne t’a jamais vraiment intéressé?

S M : D’abord, bien sûr qu’il s’agit de performances autours de l’idée du minimalisme, mais aussi de l’espace et de la manière dont la musique prend vie dans cet espace. Ce qui m’intéresse le plus dans les travaux minimalistes que j’aime, quand je pense à des gens comme Eliane Radigue, et tous les classiques, Yoshi Wada, La Monte Yong : c’est la durée, le fait que c’est une musique qui demande du temps, à l’inverse de la musique pop qui te nourrit d’informations super rapidement. C’est comme aller au cinéma, tu dois te libérer pour apprécier totalement l’œuvre. Dans mon cas, j’adore la musique quand elle dure très longtemps, et qu’elle progresse presque imperceptiblement.

Est-ce que tu pourrais nous présenter ce fameux Tashi Wada qui a écrit Revenant, la pièce que tu vas jouer au Collège des Bernardins. Comment lui est venue l’idée d’écrire une pièce originale pour le virginal ?

S M : J’ai toujours été admiratif du travail de son père, Yoshi Wada et je fus surpris d’apprendre que son fils était aussi compositeur, même si jusqu’à présent il n’a réalisé qu’un album en 2010 : Alignment. C’est une pièce extrêmement fascinante pour un seul violon. Elle est basée sur une série de mouvements harmoniques très haut et sur l’idée que des systèmes d’accords, soigneusement contrôlés, ont certains effets psycho-acoustiques. Après avoir écouté Alignment, j’ai contacté Tashi et je lui ai demandé s'il serait intéressé par écrire une pièce pour le virginal. Il s’est montré intéressé par l’idée, et je lui ai donc présenté plus en détail les potentialités de mon instrument et la façon dont il est joué amplifié grâce aux e-bows. Finalement en Avril, il m’a apporté la partition de Revenant. C’est une pièce écrite pour deux instruments identiques, accordés de façon légèrement différente, et tous deux dans une version symétrique du tempérament mésotonique au 2/7 de comma, qui comprend la première paire de tons enharmoniques résultant du cycle de quintes. Il peut être joué par deux musiciens ou, comme lors de la première au Collège des Bernardins, en solo avec un instrument joué en même temps qu'un instrument "fantôme" pré-enregistré. Les musiciens / voix procèdent chacun de leur côté autour du cycle de quintes, et dans des directions opposées. Ils commencent à jouer ensemble sur la paire de tons enharmoniques, aussi appelé l'"Intervalle Wolf", ils se rejoignent sur le ton commun à la moitié de la pièce, et ils finissent ensemble sur la paire de tons enharmoniques. A l'exception du début, du milieu et de la fin, chaque instrument maintient une série de classes de tons de telle sorte qu'elle donne forme à la continuité de la partie, ainsi qu'au son de l'ensemble. La préparation de ce système d’accords très élaboré a présenté un vrai challenge pour moi. J’ai dû étudier beaucoup pour me préparer à jouer cette pièce. Avant de venir à Paris, Tashi et moi avons passé deux jours chez moi à essayer de trouver la meilleure façon de faire sonner Revenant. Ça a été un vrai plaisir de travailler avec lui et je suis très excité à l’idée de la jouer pour la première fois dans ce lieu fantastique qu’est le collège des Bernardins.

Récemment, le virginal a été au centre de tes préoccupations, est-ce que tu vas poursuivre dans cette voie là ? Quels sont tes projets à venir ?

S M : Je viens juste d’acquérir un kit de percussions électroniques, je vais donc reprendre les percussions, chose que j’avais envie de faire depuis longtemps finalement, mais tout ça d’une manière très différente, en faisant ma propre musique, en intégrant des choses que j’ai apprise depuis. Je me suis aussi offert un super orgue, parce que je joue beaucoup de claviers avec les percussions. Et pour mon projet « virginal », c’est la première fois que quelqu’un écrit une pièce pour ce dispositif particulier, et c’est vraiment excitant. Je veux vraiment continuer à développer ce concept et je crois qu’il y a encore beaucoup de directions à explorer.

Pour plus de détails sur le projet "virginal", je vous invite à consulter le site du musicien: ici.

Enfin, vu le côté quelque peu...ardu de la présentation par Stephan Mathieu de la pièce Revenant, certains apprécieront je crois, outre une petite tournée sur wikipedia, de trouver des extraits vidéos de la performance au collège des Bernardins ici et .



Interview par Mickael B.
le 23/06/2011

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