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Ike Yard

: s/t



sortie : 2012 (première édition en 1982)
label : Desire Records
style : post-punk / musiques post-industrielles

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Tracklist :
01/ M Kurtz
02/ Loss
03/ Ncr
04/ Kino
05/ Cherish 8
06/ Half A God

Les limbes de la musique n'en finissent pas de recracher leurs disques de post-punk mal morts, qui viennent à toute vitesse s'agglutiner en première page des sites de vente les plus hype de la toile. A tel point qu'on se demande si le passé n'a pas plus d'actualité aujourd'hui que le présent. Aussi rien d'étonnant à ce que les parisiens de Desire Records rééditent en 2012, le premier album éponyme vieux de trente ans, d'un groupe new-yorkais nommé Ike Yard. Rien d'étonnant car c'est un disque qui aurait pu tout à fait trouver sa place sur le catalogue de Blackest Ever Black, à côté des Eps de Raime ou Cut Hands, et malgré son âge antédiluvien, passer pour la dernière nouveauté chic et choc. Dissout en 1983 après avoir publié une armée de singles et cette unique offrande sonore pour la filière américaine de Factory Records, reformé à la fin des années 2000 pour une tournée et un nouvel album Nord, le groupe Ike Yard a eu une trajectoire complètement éclatée. Pour cette raison, il n'a jamais eu la visibilité qu'il méritait. L'autre raison, plus profonde encore, de cette amnésie malencontreuse (et par la même occasion la vraie explication de sa réapparition), a trait à la radicalité même du post-punk de Ike Yard, pour ne pas dire à son aspect glaçant, parfaitement minimal, en un mot: visionnaire. Se replonger aujourd'hui dans cette première oeuvre ressurgie de l'au-delà après 30 ans d'oubli, permet d'évaluer toute la pertinence de la musique des Américains et de juger de l'influence qu'elle a pu avoir sur le paysage musical actuel. A n'en pas douter, on lui trouvera des accointances avec énormément d'artistes contemporains, à commencer par les créatures de la maison Blackest Ever Black.

Ce qui est paradoxal, c'est que la musique d'Ike Yard est le pur produit de son époque et de son environnement. Sa simple évocation amène à l'esprit toute une imagerie aujourd'hui mythique du New-York interlope de la fin des années 70. Le disque en lui-même est un vaste agglomérat de tout ce que l'underground de la Big Apple a pu engendrer au plus fort de sa créativité comme monstruosités hybrides (de Suicide à Tuxedemoon en passant par Liquid Liquid et ESG). Malgré tout, s'il est tentant de le rapprocher de la vague no-wave qui secoua à l'époque tout le Lower East Side, ce premier album est plus profondément ancré dans l'avant-garde européenne de la même période. Cabaret Voltaire, Chris & Cosey, Coil, Throbbing Gristle : la voilà la véritable famille d'Ike Yard, le plus british des groupes américains. A la Grande Bretagne, le groupe doit beaucoup, à commencer par le nihilisme incendiaire et prolétarien qui anime son mélange de sonorités électroniques distordues et de punk refroidie, une espèce de philosophie mal déglutie toute droit sortie du roman Crash de James Ballard et des premiers albums de Daniel Miller, le patron de Mute Records. Et cette "philosophie" d'une violence sourde, peuplée de figures prométhéennes d'hommes-machines asexués, trouve en retour dans la musique désossée et inhumaine des New-Yorkais un écho démultiplié et amplifié. Toute la cosmogonie cataclysmique de la musique post-industrielle est en fait contenue dans ce seul disque : autant dans les déclamations laconiques et expiatoires de la voix monocorde de Kenny Compton, que dans le rouleau-compresseur des synthés et des bass lines, ou dans les saccades discoïdes de la boîte à rythme. Il est même difficile dans cette messe noire pour abattoir désaffecté qui passe pour un bloc monolithique d'extirper un titre quelconque tant ce premier album semble avoir été conçu pour cannibaliser le cerveau de son auditoire sans lui laisser une chance d'en réchapper. C'est presque un film, au sens aujourd'hui cliché du terme, qui défile scène par scène, dans un rythme inquiétant que rien ne vient jamais perturber, et qui délivre ses oracles crépusculaires avec un étrange détachement, une mécanique monotonie.

En 1982, ce premier essai contenait déjà dans sa synthèse post-punk tout un monde à venir. La volonté de faire se télescoper dance music et chant de fin du monde comme pour exploser une dernière frontière, d'oeuvrer aussi dans une quasi-clandestinité en réaction à la marchandisation inflationniste de la pop music mais surtout de capter les signes patents de l'extinction de l'humanité dans le règne sans partage de la machine et des consortiums multinationaux. Comme par un effet de reflux temporel, la musique d'Ike Yard fait de nouveau irruption dans le présent et son aspect parfaitement décadent et mutant nous pousse à croire qu'elle vient juste d'être inventée.

Chroniqué par Mickael B.
le 17/10/2012

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