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Florilège musicopathe

: Les oubliés de 2018



Avant d'entamer une nouvelle année de musique et peut-être de procrastination, revenons à quelques albums précieux oubliés de 2018. On vous promet un mois de décembre bien rempli sur dMute ....

Des cercles et des disques de toutes les couleurs qui se rejoignent, se recoupent et se juxtaposent. Cette peinture de Kandinsky résume bien mon année 2018 à écouter beaucoup de choses extrêmement variées, radicalement même. A écrire un peu, à procrastiner beaucoup aussi. Il fallait tout de même pour clôturer l'année, revenir sur les beaux disques oubliés, de couleurs différentes eux aussi.

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Skee Mask - Compro (Ilian Tape)

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Deux albums électroniques auront sûrement marqué l'année au rayon IDM, ou disons plutôt deux "voyages temporels". Les NTS Sessions du duo Autechre et ses huit heures fascinantes de sons abscons diffusées en quatre parties et distribuées dans une octuple album (sic) nous ont entrouvert la porte d'un avenir qui nous échappe encore. Nous ne sommes clairement pas près à digérer ça, comme nous ne l'étions déjà pas pour le monstrueux Elseq 1-5 de 2016, mais l'œuvre se pose là, magistrale, tentaculaire, exigeante pour ne pas dire intransigeante, et surtout insurmontable. L'album Compro reste quant à lui une plongée dans les prémisces du genre (les débuts du label Warp) et un retour au breakbeat des 90's en mode Aphex Twin mais pas que. L'artiste allemand répondant au nom de Bryan Müller sait également convoquer la modernité des transformations que le genre a subi à partir des années 2000 à travers des compositions diversifiées et consolidées par des constructions d'une précision chirugicale. Tantôt planant, tantôt martelant, parfois purement destructuré, Compro présente une palette large de l'IDM, de ce qu'il a été et de ce qu'il est encore aujourd'hui. Skee Mask est en tout cas une nouvelle recrue electronica à suivre de très près.

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Kyle Bobby Dunn / Wayne Robert Thomas - KBD/WRT (Whited Sepulchre)

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Le canadien Kyle Bobby Dunn nous avait laissé il y a quatre ans avec un double album ample et mémorable, le magnifique And The Infinite Sadness et ses plages ambient dans la pure tradition de Stars of the Lid, animées elles aussi par de longs mouvements lancinants et des silences suspendus. L'artiste est revenu cette année par la petite porte avec une seule composition sur un disque partagé avec l'américain Wayne Robert Thomas. Les deux compositeurs remplissent ainsi chacun la face d'un vinyle avec une pièce unique de 20 minutes, rugueuses chez le premier, abyssales chez le second. Dans cette expérience de l'immersion et de l'étirement du temps proche des compositions d'Eliane Radigue, on en oublie les éléments fondamentaux de la musique que sont le rythme et la mélodie pour plonger dans une matière indéfinissable d'une beauté saisissante. KBD/WRT est, avec Maeta de Foresteppe et Fallen de Taylor Deupree, l'un des sommets de plénitude ambient en 2018.

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Bellini - Before The Day Has Gone (Temporary Residence)

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Encore un album que l'on aurait pu ne pas voir passer car on ne l'attendait pas forcément. Pourtant Bellini est un groupe qui a compté fut un temps, rattaché à la grande famille noise chicagoane de Shellac, Don Caballero (la pieuvre Damon Che a d'ailleurs officié comme premier batteur du groupe) et consors. Neuf ans après leur précédent effort The Precious Prize of Gravity, le trio reprend les armes pour nous prouver que rien n'a changé là où d'autres ont calmé le jeu avec l'âge et évolué vers d'autres sphères, comme chez nous Heliogabale et sa chanteuse douce et hargneuse Sasha Andrès. Mais si la force de frappe de la noise ne subit pas les affres de la vieillesse, c'est que ce genre ne base jamais son efficacité sur la puissance technique et les débordements body-buildés. Il s'agirait plutôt de déconstruire les choses, de casser les codes mélodiques et rythmiques, de piquer là où ça fait mal comme le post-punk et le post-hardcore avant lui. Ce nouveau cru des italiens est rempli de ces morceaux allant partout et nulle part à la fois, cabossés, brinquebalants, bipolaires, imprévisibles, le tout enregistré par sieur Steve Albini pour parfaire un tableau typiquement noise. Un must.

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Hontatedori - Konata Kanata (Drag City)

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"Le néant est une idée destructrice d'elle-même" disait le philosophe Bergson, car penser le néant c'est déjà lui attribuer involontairement des propriétés qu'il ne peut forcément pas avoir puisqu'il est le néant. Si on ne peut atteindre le néant, peut-on tout au moins s'en approcher dans un geste de dépouillement quasi total ? Avec cet EP hébergé chez le prestigieux label américain Drag City, le trio Hontatedori nous invite à réfléchir à la question dans un murmure aussi discret qu'éphémère. Quatre chansons qui n'en sont pas et c'en est déjà assez, assez de cette musique semblant apparaître et disparaître au même instant. Instantané de musique flottante qu'il faut savoir saisir au bon moment. Les guitares y sont cristallines, couplées à la voix susurrée de Moé Kamura dans des contines menaçant à chaque seconde de s'effondrer et rejoindre in fine ce néant qu'elles imposent d'une certaine manière, celui du silence.

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Motorama - Many Nights (Talitres)

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On n'en aura jamais terminé avec le revival 80's et c'est tant mieux. Les jeunes groupes ont en effet su raviver la flamme de l'insouciance new wave que n'ont malheureusement plus les vieux dinosaures du genre courant après leurs jeunesses. Et la nostalgie du passé, vécu ou fantasmé, s'est vite effacé au profit du bonheur présent et des propositions de tous ces nouveaux talents. Avec cinq albums au compteur depuis 2010, les russes de Motorama ne sont pourtant plus très jeunes, mais la fraîcheur de leurs chansons noires corbeau est restée intacte, sans pour autant tomber dans la pose arty (Preoccupation) ou s'engraisser méchamment (Interpol). Le spectre de Joy Division plane toujours autant sur Many Nights, la voix d'outre-tombe de Vladislav Parshin y étant clairement pour quelque chose, mais ce dernier cru nous offre aussi de belles échappées solaires venant aérer l'ensemble, quelque part entre The Feelies, la synth wave et la dream pop. Many Nights propose dix morceaux en forme de miniatures cold-pop excédant rarement les 3 minutes, et il n'en faut pas plus au trio pour livrer un album riche en nuances, équilibré et précieux.

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Eli Keszler - Stadium (Shelter Press)

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Rares sont les albums de musique dite "expérimentale" ne donnant pas raison à la phrase de l'écrivain William Burroughs : "on parle d'œuvre expérimentale lorsque l'expérience a échouée". Avec Stadium, le percussionniste Eli Keszler prouve qu'il est une nouvelle figure exceptionnelle de l'avant-garde. Sa musique est inclassable mais on pourrait toutefois tenter de la rapprocher du free-jazz, comme en témoigne justement sa collaboration avec le saxophoniste Joe McPhee (Ithaca, 2012) voire du post-jazz (Tortoise et le Chicago Underground Duo) dans cette manière de réinventer le genre au détour dans quelques recoins. On pourrait également la rattacher à cette belle famille de batteurs créateurs de mondes que sont Andrea Belfi, Oren Ambarchi et Chris Corsano, le premier pour ses recherches concluantes sur les textures sonores, le second pour ses incursions d'éléments électroniques et modernes et enfin le dernier pour la grande technicité d'un jeu totalement libéré et jamais démonstratif. L'américain Eli Keszler se situe quelque part dans cet ailleurs musical, post-jazz mais surtout post-à peu près tout, et livre avec Stadium un album radical où l'émotion est intériorisée, un album exécuté avec les tripes et avec l'âme.

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Stuart A. Staples - Arrhythmia (City Slang)

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A la question "quels disques emporteriez-vous sur une île déserte ?", on a tendance à citer ces œuvres intimes se suffisant à elles-même, ayant pour elles cette singularité sans pareil renvoyant au nauvragé un miroir à sa propre solitude. Chacun aura ses propres gemmes, des albums isolés de tout comme pourrait l'être Rock Bottom de Robert Wyatt, Pink Moon de Nick Drake, When de Vincent Gallo, l'album solo de Mark Hollis ou dans la même veine les deux sublimes albums de Bed aka le français Benoit Burello (The Newton Plum et Spacebox), soit autant d'albums élevant l'errance solitaire au rang d'art, par autant d'artistes eux-même naufragés. Cet étonnant Arrythmia de Stuart A. Staples pourrait s'ajouter à la liste. Si la musique de l'anglais a toujours été intériorisée et proche de ce que l'on pourrait nommer "pop de chambre", jamais ce dernier nous avait habitué à autant d'épure. Ni en solo avec deux premiers albums assez "classiques" dans la forme, ni au service de son propre groupe les Tindersticks ainsi que des musiques originales des films de Claire Denis auxquelles il a presque toujours donné sa contribution (le beau Trouble Everyday, la bande son comme le film). Cet album se découpe en deux parties distinctes, bien que toutes deux extrêmement dépouillées. On retrouve dans la première la voix si particulière du chanteur, tout en trémolos, servant de fil rouge à des chansons extrêmement dépouillées, au calme trompeur et aux reliefs soignés. Cette voix s'efface ensuite pour laisser place à la seconde partie, soit une longue pièce élégiaque de 30 minutes tissée autour d'une guitare et de cuivres subtiles, et rappelant les rêves éveillés du duo Elodie. Stuart Staples nous offre avec Arrhythmia sinon la bande son d'un film à inventer soi-même, du moins un album magnifiquement singulier.



par Romain
le 11/12/2018

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