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C'est quoi la musique ?

: #4 Marine Thibault a.k.a. Cat's Eyes



Marine Thibault, a.k.a Cat’s Eyes, est flûtiste, productrice et DJ. Connue pour sa collaboration avec Wax Tailor, elle a aussi joué aux côtés d'Ezra, de Java, de DJ Click, de Yarah Bravo et de United Fools

Il y a bien longtemps, nous avons commencé à créer de la musique avec des ossements et des morceaux de bois. C’était la préhistoire. Les hommes de cette époque jouaient des percussions et de la flûte. Ils se servaient des objets qui les entouraient. Déjà, rythmes et mélodies obsédaient les esprits.

Aujourd’hui, c’est pareil mais avec des matériaux plus sophistiqués. La musique pourrait ainsi se définir en fonction des évolutions technologiques. Pourtant, si l’on se penche sur la qualité des MP3 joués sur des téléphones portables, l’on s’aperçoit qu’en terme de spectre, on ne fait pas beaucoup mieux qu’à la préhistoire : on ne discerne rien de plus que des rythmes et des mélodies. Peut-être alors que nous sommes encore bien primitifs quant à nos perceptions… Le fond reste le même, c’est la forme qui évolue. Grâce aux fréquences produites par l’électricité nous retrouvons tout simplement, le même émerveillement que nos ancêtres face à la création d’un son.

Quelques soient les cultures, la musique est partagée par tous. Elle est le fruit des rencontres, des brassages de peuples et de l’Histoire. Sans frontière, les musiques participent néanmoins à forger l’identité d’un peuple. Elle peut être un outil de mémoire. Elle reflète des codes culturels, des usages et transmet des messages de générations en générations, là où les mots ont parfois leurs limites.

La musique rassemble. On dit qu’un peuple heureux est un peuple qui danse. Elle est messagère d’amour et d’espoir. Elle est le miroir de nos émotions. Elle est le miroir de nos actes.

Elle est aussi une porte sur l’invisible. Elle peut faire pleurer celui qui reste de marbre. La musique est ainsi cette chose insolite et insaisissable. Une passerelle vers un ailleurs libéré où tout semble possible. Pour certains, un refuge, une utopie, un endroit où le sublime est possible.

Les anges sont souvent représentés avec des instruments de musique dans les mains. Les musiciens seraient-ils des sortes de passeurs?

Pourtant, les clés de ce paradis ne semblent pas être accessibles à tous. Sans qu’on ne puisse l’expliquer, un musicien sait nous transporter ailleurs, tandis qu’un autre, en répétant la même mélodie, laissera tout le monde à terre.

Si la magie ne découle d’aucune technique, d’où alors vient cette essence qui crée de la musique?

Beaucoup de cultures ont utilisé la musique pour accéder à des états de transe ou pour communiquer avec l’au-delà. On a longtemps associé musique et drogue pour rendre l’expérience plus intense, ou pour permettre à ceux qui ne ressentent rien de goûter à l’abandon des sens. Dans la musique, régnerait ainsi une notion de lâcher prise, permettant l’exploration de sensations impossibles à vivre dans les choses de l’ordinaire. Une expérience de l’existence où le temps semble suspendu.

Des essais, outre Atlantique, visent à guérir certaines maladies en exposant le malade à des vibrations étudiées pour générer des fréquences agissant de façon positive sur les cellules. Au contraire, trop de basses nuisent à la circulation du sang. Des tempos très rapides poussent à la tachycardie… On dit que Mozart fait beaucoup de bien au corps. Peut-être que bientôt, nous pourrons guérir grâce à la musique. Déjà, elle est reconnue pour soigner les peines ou réjouir les cœurs, pour se relaxer, évacuer un trop plein d’énergie, se souvenir voire oublier.

La musique peut parfois servir d’outil de manipulation. Sa douceur servait dans les Églises à attirer les fidèles. Elle a honoré de nombreuses élites : les rois, les seigneurs, les idéologies nationalistes, les marques, les artistes, elle est aussi le pouvoir du moche sur les belles femmes…

Il est amusant de noter que l’amplification et l’enregistrement ont été développés pendant la seconde guerre mondiale à des fins de propagande pour promouvoir la politique nazie. C’est ce même procédé qui, par la suite, a permis l’apparition des festivals rocks, mettant dans la lumière de façon démesurée des identités que le succès a souvent morcelées.

Rien ne dure. Les églises et les chants nationalistes ont été détrônés par des idoles éphémères.

À toute vitesse, les modes de diffusion se sont multipliés. La musique est entrée chez tout le monde. Elle s’est répandue comme aucun média n’avait pu le faire auparavant. Son pouvoir est devenu tel, que la publicité s’en est aussitôt emparée. Elle permet aux enseignes et aux idéologies se s’immiscer insidieusement dans le quotidien des gens. Ces mélodies se gravent dans nos mémoires, telle une invasion gigantesque et permanente d’images sonores. Elles vont au-delà du regard qui, matraqué d’information, n’a plus le temps d’accrocher son attention. Intrusives, elles sont censées nous orienter de façon subliminale dans les rayons du supermarché, où que l’on soit, elles voudraient nous pousser à consommer en suscitant désirs et frustrations.

Les codes ont pris le dessus sur le cœur et la musique s’est mise à cesser de rassembler, mais à exclure. Elle a créer des clans : « j’écoute ça, je m’habille ça, je mange ça, je parle ça, je ne te parle pas, parce qu’on n’a pas les mêmes valeurs ». La musique classique, les rockeurs, le reggae, le hip-hop, la techno, le jazz… Chaque style a recréé son laboratoire du pouvoir avec son élite, ses esclaves et ses bouffons. Sortes de tribus à l’échelle internationale, elles se revendiquent libertaires, là où ses sujets se conforment et s’imitent, se déclinant à l’infini, pour fabriquer une substance uniforme… dont heureusement quelques bijoux musicaux parviennent à se démarquer en osant exprimer la sincérité et la juste émotion.

Grâce à ces exceptions, la création sonore résonne encore.

La musique habituelle est malheureusement devenue un commerce comme un autre.

Pour valoriser les instruments anciens, certains s’amusent à faire des reprises de tubes internationaux en espérant ainsi intéresser un plus vaste public. Les jeunes délaissent les cultures ancestrales jugées « ringardes ». De ce fait, de nombreux messages ne franchissent plus les générations et disparaissent : un imaginaire est remplacé par un autre. Puissant de par son matraquage médiatique, il nous propose une unité globale. Un référentiel commun qui fait que, où que vous soyez, quelque soit le pays, vous ne vous vous sentirez pas perdu. De tous ces hymnes à la société de consommation, la musique prône l’individualisme et nous focalise sur des comportements à adopter qui ne sont pas les nôtres. Auparavant, elle était une occasion de s’interroger sur nos peines pour grandir, construire et s’abandonner ensemble. Or, maintenant, on ne danse plus ensemble. On danse seul parmi les autres. On écoute ensemble mais séparément, via des casques. Le DJ a remplacé les musiciens de bal. On aime se dandiner en singeant l’univers de clips matraqués à la TV. La musique démocratise l’ego trip en flattant les classes défavorisées, en leur procurant un semblant de pouvoir. Bercés dans l’illusion d’être ensemble, la musique catalyse nos pulsions refoulées dans un monde de plus en plus codifié et disparate où il devient de plus en plus complexe de se faire « sa place ».

« Dis moi ce que tu écoutes, et je te dirai qui tu es ». Mais qui suis-je alors?

Avalés dans une sorte de tourbillon, nous sombrons dans une course au progrès. Nous effaçons notre propre histoire et, avec, nos racines.

Qu’est-ce que la musique?

Dans une société du divertissement où l’argent est roi, inutile de taper sur l’industrie du disque. Les musiciens eux-mêmes essaient de réaliser des créations formatées pouvant être reprises à la télévision pour des émissions quelconques ou des illustrations d’espaces publicitaires, esclaves de chaînes de vêtements ou même de rayons de supermarchés.

On appelle ça « vivre de la musique ».

Quantifiable à volonté, on la vole, on la prête, on la revendique, on la passe sous silence, on la range, on la jette, on en change, on s’en lasse, on la délaisse ou on la dévore.

Cette dernière peut alors s’apparenter à cette prostituée que nous croisons tous les jours.

Avec ses artifices, elle devient une imposture, dans une époque où l’emballage prévaut sur le fond. Pâle imitation de la véritable beauté, clinquante avec des fondations bancales, elle s’essouffle rapidement.

La véritable musique brille d’elle-même et n’a pas d’âge.

Nous avons créé une société bruyante où il est difficile de trouver le silence.

Des études ont prouvé le lien entre le stress et les volumes sonores très élevés.

La musique est trop souvent pour certains uniquement le bruit des autres.

D’autres alchimistes savent même fabriquer des bruits à partir de la musique...

Ainsi, les militaires en font un sinistre usage puisque dans notre monde qui se dit civilisé, où les guerres économiques dissimulent les victimes et où l’on cache la vue du sang, la particularité invisible du son a été transformée par leurs soins en système approprié pour être utilisé dans les centres de torture « modernes » et « aseptisés ».

Dans ces lieux, le but est de rendre fous les prisonniers, grâce à des fréquences insupportables ou des notes asymétriques répétées des heures durant.

Par ce biais, on parvient à déstructurer l’esprit, faire souffrir avec des sons ultra aigus ou briser des tympans.

Certaines victimes se suicident, terrassées d’acouphènes.

Populaire. Intégriste. Bourgeoise. Naïve. Digitale. Hypocrite. Amour. Céleste. Vulgaire.

Objet de controverse. Épique. Introvertie. Supplice. Prière. Invisible…

La musique s'incarne en prenant la forme du réceptacle que nous sommes.

Pour exister, elle doit être transportée.

Celui qui maîtrise la musique, le musicien, devient une sorte de médiateur.

Bien attentionné, son jeu désintéressé vient du fond de l’âme et se projette au monde dans un amour infini. Il canalise l’indicible. Il émet dans la force de l'instant. Il nous relie à l’essentiel.

Nous ne savons pas vraiment d’où vient l’inspiration…

Souvent la beauté est le fruit du hasard, d’un lâché prise mystérieux qui a permis l’existence de magiciennes vibrations.

Alors, le musicien demeure cet humble artisan, sachant qu’il n'est qu’un passeur, un transmetteur.

Les comédiens et imitateurs de la musique auront beau s'agiter, cette dernière ne triche pas.

Pour fabriquer de subtils élixirs, il faut une expérience profonde de l'espace, de soi-même et des autres.

Recueillement, ascension vers le Beau, renoncement, elle est un lieu où tout est possible. Langage universel, humaine et animale, la musique est cet espoir qui chante malgré nous, au-delà des convenances et des civilisations, dans cet espace où l'on n’a plus rien à perdre mais tout à offrir.


Marine Thibault a fait des études de flûte traversière classique au conservatoire. Elle possède des D.E. en musiques actuelles, organise des ateliers de musiques électroniques et assure des master class en France et à l'étranger. Elle a collaboré avec DJ Click et UHT°, puis a tourné avec Wax Tailor. On a également pu la voir aux côtés d'Ezra, de Dokhandeme, de nÄo, de Meï Teï Sho, d'Eric Truffaz ou d'Improvisators Dub. Quand elle agit pour son compte, elle navigue quelque part entre électro, trip-hop, breakbeat, techno, dub et dubstep. Elle a réalisé Organic Point of View en 2005, Hamadryade en 2012 puis Nomade en 2013.



par Temoin A.
le 01/04/2014

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1 commentaire

par cassemarmite (le 03/04/2014)
superbe article ..et aussi grande tristesse de ce constat ...affligeant .
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