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Dossier

: Le maëlstrom australien: Nick Cave et la scène post-punk



La sortie du quatrième de Nick Cave And The Bad Seeds en cette fin d'année ne peut avoir qu'une valeur totémique. Le retour de quelques représentants illustres de cette tradition du post-punk australien doit nous permettre de comprendre ce totem.

Si un pays apparemment périphérique dans le champ musical "classique" fait bien parler de lui depuis la deuxième année consécutive, c'est indéniablement l'Autralie. Après la percèe de Tame Impala l'année dernière, percée qui a eu le mérite de mettre en avant l'influence de la psyché sur un très grand nombre de groupes actuels et l'existence d'une réelle scène psyché dans ce pays, le grand retour de Nick Cave avec son album Push The Sky Away éclaire rétroactivement la scène post-punk dont il est il est issu, scène post-punk dont l'élan créateur est toujours demeuré intact. Après leur album au printemps, la sortie du quatrième Live de Nick Cave And The Bad Seeds, Live From KCRW, enregistré pour cette même radio de Los Angeles, rappelle le talent scènique de Nick Cave. L'année 2013 restera sans aucun doute l'année où ce dandy a dominé les scènes mondiales de son aura. A chaque festival, c'est sa prestation qui a rélègué les autres groupes au second plan.

Pourtant, un rapide passage en revue des dix titres de ce live montre bien que ce succès n'est pas seulement dû au dernier album. Comme à quasiment tous ses concerts depuis 1988, Nick Cave réinterprète son morceau fêtiche The Mercy Seat, issu de The Tender Prey. Cinquième album des Bad Seeds en à peine quatre ans d'existence, Tender Prey est sans doute celui qui les a inscrit définitivement dans l'histoire de la scène post-punk, et cette signature qui se réveille lorsque on entend à nouveau ce titre. L'urgence de la version de 1988, son bouillonnement ont disparu. La sérénité musicale mise en oeuvre depuis Murder Ballads en 1996 grâce à une plongée dans les sonorités blues de la tradition américaine donne une seconde jeunesse à ce titre. En réalité, l'ensemble des version de ce titre synthétise à lui seul toute l'oeuvre de Bad Seeds. L'effervescence rock de la première version s'est quant à elle retrouvée dans les deux albums de la parenthèse Grinderman de Nick Cave et de certains Bad Seeds entre 2007 et 2011. En fait, c'est sans doute cette capacité à synthétiser une certaine tension rock et le blues crooner des derniers albums qui a fait de Push The Sky Away un véritable joyau.

Pourtant, entre 1988 et 2013, l'univers de Nick Cave a subi une perte essentielle avec le départ de Mick Harvey en 2009 alors que ces deux musiciens avaient collaboré depuis leur adolescence. Revenons en effet en arrière, à la fin des années 70. Deux jeunes hommes à peine âgés de vingt ans créent le groupe The Boys Next Door en pleine scène punk. Arrivé à Londres à l'orée du mouvement gothique le groupe se rebaptise The Birthday Party. Groupe musicalement proche des Virgin Prunes, le groupe s'essaie à la radicalité sonore et textuelle. Un univers sombre, glauque qui ne sera jamais renié.

Comme si cette rencontre ne suffisait pas, c'est à l'occasion de ces deux groupes que Nick Cave et Mick Harvey firent la connaissance d'une troisième figure incontournable de cette scène: Rowland S. Howard guitariste au jeu précieux et à l'audio feedback reconnaissable. Si sa personnalité ne permit pas une collaboration de longue durée, il recroisera ponctuellement la route de ces deux comparses jusqu'à sa mort en 2009. Entre temps, il ne cessera de mêler son jeu de guitare aux univers de Lydia Lunch et Einstürzende Neubauten pour n'en citer que deux.

Pourtant, le groupe se sépare à Berlin en 1983. Influence majeur des futurs groupes gothiques et death rock, The Birthday Party ne sera qu'une étape pour ces deux compères. La même année, ils créent The Bad Seeds. Dans la liste de tous les musiciens qui ont collaboré à ce groupe, il est essentiel de noter la présence d'Anita Lane. Cette musicienne et parolière a marqué l'univers de Nick Cave, dont elle fut quelques temps la compagne. Elle a ainsi écrit les paroles de quelques titres des premiers albums, dont Stranger Than Kindness dans Your Funeral....My Trial en 1986, titre qu'on retrouve justement dans ce live. Ici c'est la version de 2013 qui est la plus rock, remplaçant l'angoisse les sonorités étouffées de la musique d'orgine. Comme s'il avait fallu trente ans pour que Nick Cave assume ces mélodies pour elles-mêmes sans les recouvrir dans l'atmosphère gothique des années 80. Le gothique est resté, mais s'est épuré pour devenir atemporel.

Entre temps, Anita Lane a arrêté les collaborations avec Nick Cave alors qu'elle continuait celles avec cet autre homme des collaborations, Mick Harvey. En effet, depuis 1985, celui-ci a entamé une carrière solo et Anita a laissé son empreinte sur plusieurs de ses albums. Quasiment en même temps que Nick Cave, il nous a livré son sixième album cette année, Four ( Acts Of Love ), un post-punk proche de celui de son camarade d'adolescence, peut-être moins théâtral, plus émotif et mélancolique, à la limite spectrale. Oui, ce n'est pas une simple imitation du maître, mais une voix bien à lui.

Comme si ces deux albums ne suffisaient pas, cette année fût aussi celle d'un retour improbable, le retour de leur compatriote Simon Bonney et de son groupe Crime And The City Solution. Avec American Twilight, ce groupe qui n'a jamais cessé d'avoir une existence à la fois errante et discontinue sort son premier album depuis vingt ans. Après avoir collaboré quelques temps avec Rowland S. Howard, c'est au tour de Mick Harvey de participer à cette formation en constant renouvellement. Mais pourtant, c'est toujours la même différence infinitésimale avec les Bad Seeds qui est aussi troublante, d'autant plus que la voix de Simmon Bonney ressemble indéniablement à celle de Nick Cave, par exemple dans le final Streets Of West Menphis. Crime And The City Solution semble ne pas avoir parcouru toutes ses années, l'inquiétude, la tension est restée la même que celle présente par exemple de The Dolphins And The Sharks de 1990 et c'est ce qui fait son orignalité, la nécessité de son retour.

Finalement, la traversée de tout ce courant fait émerger peu à peu une inquiétude. Pourquoi est-ce Nick Cave qui s'est imposé peu à peu comme le représentant unique de cette scène, nous faisant oublier toute la constellation sans laquelle il n'aurait jamais été possible. Sans invoquer une mystérieuse supériorité qualitative, c'est sans doute une double qualité: celle d'avoir traversé cette scène grâce à une certaine relecture du blues, et sa capacité à faire tradition, en témoigne ce live qui arrive magistralement à harmoniser les strates sonores de toutes les époques des Bad Seeds.

Il est inutile d'avoir honte, il faut avouer que ce live ne marquera pas autant que Push The Sky Away. Il reste une oeuvre magistrale. Higgs Boson Blues ou Push The Sky Away, très proches de la version de l'album, nous transpercent dès les premières notes. Mais le reste n'arrive pas à recréer cet équilibre entre gothisme, blues et rock qui nous avait fasciné il y a quelques mois. Pourtant, l'expérience Grinderman enterrée, Nick Cave livre en finale une version de Jack The Ripper beaucoup plus endiablée, torturée que celle de Henry's Dream en 1992, preuve en est que ces ténébres ne cesseront d'innerver cette scène. En pleine lumière ou dans l'ombre, elle nous rappelle qu'une page essentielle du post-punk a commencé à s'écrire il y a bientôt quarante ans dans les étendues du territoire australien.



par Patrice Vibert
le 02/12/2013

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